Renaud Detrixhe| Long Format

« Je ne peux pas être fier devant le drapeau d’un pays qui opprime les Noirs et les gens de couleur. Ce problème dépasse le football américain, il serait égoïste de ma part de détourner les yeux, il y a des gens qui meurent dans les rues et d’autres qui tuent et échappent à des punitions. »

Vous êtes amateur de foot ? Vous vous souvenez de l’Olympique de Marseille des années 90 ? De Basile Boli ? De ses “larmes de Bari” ? Quand les caméras de télévision et les photographes s’attardent sur sa tristesse après une finale perdue aux tirs au but par l’OM face à l’Étoile rouge de Belgrade ? C’était en 1991. Et vous vous souvenez quand, deux ans plus tard, l’OM se retrouve à nouveau en finale de ce qui vient d’être rebaptisé Ligue des champions, contre le Milan AC ? C’est Basile Boli, qui, sur corner, de la tête, marque le seul but du match. Au coup de sifflet final, faisant référence aux larmes de Bari, le joueur, gestes à l’appui, montre aux supporters phocéens que, cette fois-ci, il ne pleure plus. Il entre ce jour-là dans l’histoire du football français.

Le sport a sa glorieuse incertitude, mais il a aussi sa prodigieuse certitude. Gonflé par son émancipation médiatique, l’univers sportif est généreux de ces images fortes, de ces parcours hors du commun et de ces moments incroyables que le public réclame. Tout est dans l’émotion. Rarement dans la réflexion. Car quand un sportif sort de la norme en décidant de poser un geste plus poltique, plus symbolique de part sa portée sociétale, les réactions des collègues, des supporters, de la presse, et du public en général résonnnent d’un autre écho. Et c’est parfois haro sur le héros.

Aujourd’hui, nous n’allons pas parler de Marseille, ni de la France, mais des Etats-Unis, pays du foot américain plus que du soccer. Nous ne parlerons plus de Basile Boli, mais nous allons commencer par donner  la parole à son frère, Claude, qui est historien du sport. Et même si il y aura des références au passé, nous allons parler d’un temps que les moins de vingt ans peuvent, et doivent ! connaître.


 

Kaepernick the unsigned hero.
Kaepernick the unsigned hero.

UN BRAS DE FER INÉDIT

Vous savez qu’un bras de fer s’est récemment engagé entre Donald Trump et bon nombre de sportifs américains. Suite à l’histoire du “genou à terre”. Et c’est le président lui-même qui, seul, a relancé la dynamique.

« Ce bras de fer entre Trump et les sportifs américains est, pour plusieurs raisons, d’une ampleur inédite. Voir un président américain s’en prendre aussi vigoureusement à des sportifs de haut niveau, c’est du jamais-vu. Aucun président ne s’y était risqué tant le sport occupe une place importante dans la culture et l’imaginaire américains. Les athlètes, qui incarnent des valeurs de dépassement de soi, sont très respectés là-bas. », explique Claude Boli, dans un article de L’Obs du 27 septembtre 2017 signé Sébastien Billard.

Mais si les sportifs sont si respectés aux Etats-Unis, pourquoi diable Donald Trump aurait-il pris un tel risque ?

« Par calcul politique ! », répond Claude Boli, auteur notamment d’une biographie sur Muhammad Ali. « Depuis le début de cette polémique, Donald Trump sous-entend qu’il y a les ‘vrais’ Américains et les ‘faux’, ou en tout cas que certains le sont moins que d’autres. Il cherche à souligner aussi que ces sportifs sont des privilégiés, des nantis éloignés des préoccupations des vrais Américains. »

SPORTIF ET MILITANT

En pointant du doigt le “manque de respect” des sportifs envers le drapeau américain, en se drapant dans les habits du défenseur de l’histoire américaine, de ses valeurs et de ses symboles, sujet très sensible aux Etats-Unis, Donald Trump cultive son image de patriote. Il use d’une rhétorique susceptible de galvaniser une partie de sa base électorale, constate alors le journaliste de L’Obs. Mais pour l’historien Claude Boli, cette polémique dénote également par l’ampleur de la réponse apportée par les sportifs américains :

« Hormis dans les années 1960, au moment du mouvement pour les droits civiques, les cas d’athlètes ayant exprimé des opinions politiques sont rares », rappelle-t-il. « Les grandes figures sportives des années 1990, tel Michael Jordan, étaient sur les sujets politiques et sociétaux extrêmement conciliantes. L’émergence aujourd’hui d’une génération de sportifs plus véhéments n’est pas anodine tant tout est fait en principe pour qu’ils restent silencieux, de part leur train de vie confortable qui les éloigne des réalités de ce pays, et en raison aussi des dispositions qui figurent parfois dans leurs contrats les empêchant de prendre des positions politiques. »

Mais voilà, une prise de risque, d’un côté comme de l’autre, ça ne peut pas toujours se calculer.


 

Colin Kaepernick kneeling down with his then 49ers teammates.
Colin Kaepernick kneeling down with his then 49ers teammates.

LA BANNIÈRE ÉTIOLÉE

Flashback. Fin août 2016. Le footballeur américain Colin Kaepernick, alors quarterback des San Francisco 49ers, choisit de s’asseoir pendant l’hymne national lors de la traditionnelle cérémonie d’avant-match quand d’autres sont debouts la main sur le cœur : un affront caractérisé dans un pays qui vénère hymne et drapeau. Lors du match suivant, après discussion avec son collègue Nate Boyer, des Seahawks de Seattle, un ancien béret vert ayant combattu en Irak et en Afghanistan, Colin Kaepernick adopte une autre attitude : au moment où retentissent  les premières notes du The Star-Spangled Banner (La Bannière Étoilée), le sportif, alors âgé de 28 ans, pose un genou à terre. Nous sommes le 1e septembre 2016. Inspiré, coiffé de sa coupe afro, Kaepernick fait sa révolution. L’image fait le tour du monde. Les réactions pleuvent. Il y a des marques de soutien, mais aussi des volées de bois vert. Parmi les détracteurs, Donald Trump, alors en pleine campagne électorale. Le candidat républicain propose au mauvais patriote de “trouver un autre pays”. Bref, du Trump, tout craché. De son côté, Colin Kaepernick précise qu’il a adopté cette posture – dite « to take a knee » – parce qu’il l’estime moins offensante pour celles et ceux davantage attaché.e.s aux valeurs patriotiques, et voici comment il justifie son acte :

« Je ne peux pas être fier devant le drapeau d’un pays qui opprime les Noirs et les gens de couleur. Ce problème dépasse le football américain, il serait égoïste de ma part de détourner les yeux, il y a des gens qui meurent dans les rues et d’autres qui tuent et échappent à des punitions. »

Il faut dire que la question de la discrimination raciale est à nouveau très sensible aux Etats-Unis après la mort de plusieurs Noirs abattus par des policiers blancs. Petite piqûre de rappel avec Corine Lesnes, correspondante à San Francisco pour le journal Le Monde :

Quelques semaines plus tôt, la justice avait annoncé l’abandon des poursuites contre les policiers de Baltimore impliqués dans la mort de Freddie Gray, 25 ans, en avril 2015. Une décision parmi d’autres : les meurtres de Michael Brown, 18 ans, à Ferguson (Missouri), en août 2014, et de Tamir Rice, 12 ans, à Cleveland (Ohio), en novembre suivant, sont également restés impunis. A chaque fois, la justice a accepté la thèse de la légitime défense“, écrit la journaliste. Selon elle, la prise de position de Colin Kaepernick s’inscrit dans le mouvement Black Lives Matter (« les vies des Noirs comptent »), qui lutte contre le racisme systèmique envers les Noirs et les brutalités policières aux Etats-Unis, un pays qui se veut… uni mais qui est très communautarisé.


 

Lebron James wearing the I Can't Breath T-shirt.
Lebron James wearing the I Can’t Breathe T-shirt.

FLASH BLACK

Apparu en 2013 via Twitter avec le hashtag #BlackLivesMatter, ce mouvement militant voit le jour à la suite de l’acquittement de George Zimmerman, un Latino-américain coordonnant la surveillance du voisinage, qui avait tué Trayvon Martin, un jeune Afro-américain de 17 ans, non armé, en février 2012 à Sanford, en Floride. Et oui, quand on cite des noms, que l’on imagine des visages, cela change le paysage. Et malheureusement, la liste est longue. C’est à couper le souffle !  « I can’t breathe » (“Je ne peux pas respirer”) ont d’ailleurs été les derniers mots de Eric Garner, mort en juillet 2014 à New York, suite à une arrestation musclée où un agent de police a utilisé la technique de l’étranglement. Là non plus, pas de punition. Et donc à nouveau un sentiment d’injustice mis à l’époque en avant par plusieurs stars de NBA. Rappelons au passage que des quatre grandes ligues majeures aux Etats-Unis (NFL, MLB, NHL, NBA), la ligue de basketball est considérée comme la plus progressiste et la plus sensible sur la question des discriminations raciales. Dès les années 60, une personnalité comme Bill Russel, le basketteur des Celtics de Boston, s’implique dans la lutte pour les droits civiques. Il faut se souvenir aussi que la reconnaissance des Afro-américains a été le combat initial de la célèbre équipe de basket des Harlem Globe Trotters. Et plus proche de nous, en 2014, les instances de la ligue ont banni à vie Donald, non pas Trump !, mais Sterling, propriétaire des Los Angeles Clippers, pour des propos racistes visant la communauté noire, des propos tenus en privé mais rendus publics. Là, c’est toute la famille de la NBA qui a décidé de renier le propriétaire indigne. Mais quand un joueur s’indigne seul, la portée de son action, jugée parfois trop extrême, peut se retourner contre lui. Car jongler avec un sport professionnel aux nombreux enjeux économiques et un engagement politique n’a jamais été chose aisée.

ARRÊTE TON CINÉMA !

Regardez Craig Hodges, ancien joueur des Chicago Bulls. En 1992, il ose se rendre à la Maison Blanche habillé d’un dashiki, ce vêtement coloré traditionnel largement répandu en Afrique occidentale, et il remet au président George H. Bush une lettre manuscrite dénonçant la guerre faite « aux pauvres, aux peuples amérindiens, aux sans-domicile et plus précisément aux Afro-américains ». Le geste est fort mais la carrière NBA de Craig Hodges, alors âgé de 32 ans, s’arrête là. Certes, il n’avait pas le talent de son équipier Michael Jordan, à qui il reprochait d’ailleurs son manque d’implication dans l’espace politique. Certes, le militantisme de Craig Hodges, a par la suite pris des tournures moins nobles. Mais on ne peut lui enlever le courage d’avoir, à l’époque, apporté ce message à la Maison Blanche. Cela fait penser à l’acteur Marlon Brando qui, en 1973, refusa l’Oscar du meilleur acteur pour son rôle dans “Le Parrain” préférant envoyer à sa place une actrice amérindienne qui expliqua que Marlon Brando « ne pouvait, à regret, accepter ce généreux prix, une des raisons étant le traitement des Indiens d’Amérique dans l’industrie cinématographique et à la télévision mais aussi afin de dénoncer les violences policières à leur égard ». On parle du passé, on pourrait parler du présent puisque, tout récemment encore, le cinéma américain a à nouveau soulevé la question de la discrimination raciale avec des Oscars “trop blancs”.


PREMIER AMENDEMENT

Tout comme le cinéma, le sport est un spectacle, et malgré la condition privilégiée de celles et ceux qui s’expriment, prendre un engagement n’est pas donné à tout le monde. C’est peut-être encore plus vrai pour les sportifs, à qui on demande souvent de rester “dans leur domaine”. Mais l’Amérique a toujours eu une culture de la contestation et elle peut parfois ne venir de personne réputée moins engagée. L’an dernier, la tenniswoman Serena Williams était ainsi montée au filet pour partager son sentiment sur la question des discriminations raciales et des violences policières. Mais aussi ses craintes d’une société divisée. C’était bien sûr dans la foulée de Colin Kaepernick, et de son geste, qui, en un an, a fait école dans les stades, alimentant le débat sur le patriotisme et le droit des joueurs professionnels à exprimer publiquement des opinions politiques à l’occasion des compétitions sportives. Or ce droit-là, il appartient à tou.te.s les Américain.e.s et il est inscrit dans le premier amendement de la Constitution des Etats-Unis !

Mais, on l’a vu, cette liberté d’expression a un prix. Un an après avoir entamé son mouvement de protestation au moment de l’hymne américain, Colin Kaepernick est aujourd’hui sans équipe. Arrivé en fin de contrat, il a quitté les 49ers à la fin de la saison dernière, et n’a reçu aucune offre. Il fête ses 30 ans le 3 novembre. Et en attendant de recevoir d’éventuelles propositions d’embauche, il ne reste pas inactif. Il s’est d’ailleurs rendu début octobre dans une école de Harlem pour sensibiliser les jeunes à l’activisme politique.

Colin Kaepernick as the ambassador of Nike Just Do It 30th anniversary campaign.
Colin Kaepernick as the ambassador of Nike Just Do It 30th anniversary campaign.

L’HUILE SUR LE FEU

Il est vrai que Donald Trump, celui-la même qui avait critiqué son geste il y a plus d’un an, devenu entre-temps président des Etats-Unis, a remis Colin Kaepernick sur le devant de la scène. Vendredi 22 septembre 2017, à Huntsville, dans l’Alabama, en plein discours politique, Donald Trump se lance dans une charge populiste, en roue libre, contre les joueurs de la NFL qui refusent de se tenir debout pendant l’hymne américain :

« Est-ce que vous n’aimeriez pas voir un de ces propriétaires de la NFL dire, quand quelqu’un manque de respect à notre drapeau : “Sortez-moi ce fils de pute du terrain, il est viré, viré !” », s’est exclamé Monsieur Trump, reprenant sa formule fétiche de l’émission The Apprentice, qu’il a présentée de nombreuses années.

Il y a l’excès de ses mots : “son of a bitch“. Sic ! Sick [malade en anglais] ! Il y a la violence de ses propos. Il y a un clair appel à la division. Tout cela a provoqué de nombreuses réactions dans le sport américain, et bien sûr au sein de la NFL comme le constate Clément Martel, journaliste au Monde : “Alors que le week-end précédent, moins d’une dizaine de joueurs – sur une ligue qui en compte plus de 1 600 – s’étaient agenouillés durant l’hymne et que la NFL estimait ce chapitre de protestation sur le point de se refermer, le président a soufflé sur les braises, provoquant une réaction en chaîne. Équipes restées au vestiaire pour l’hymne, joueurs, entraîneurs et même propriétaire d’une même équipe le genou à terre, ou chanteur terminant l’hymne à genoux, presque aucun terrain n’a été épargné par la réaction aux attaques du président. Et si d’autres sports ont déjà été le théâtre de contestation civique, le phénomène est inédit dans le football américain, le sport national le plus populaire.

Pour une analyse plus approfondie de la réalité de la NFL aux Etats-Unis et des réactions suscitées par les propos de Donald Trump, je vous invite à consulter l’entièreté de l’article dont le voici Donald Trump vs NFL players

Gardons ici un dernier passage : “De nombreux observateurs ont souligné la différence de réactions de l’occupant de la Maison Blanche vis-à-vis d’athlètes noirs exprimant une position politique avec une certaine dignité, traités de « fils de putes », et les nationalistes blancs et les néonazis qui défilaient à Charlottesville, quelques semaines auparavant, parmi lesquels le président avait vu des « gens très bien »“, signale Clément Martel.

MAISON BLANCHE, CHAMBRE NOIRE

À l’origine, le geste initié par Colin Kaepernick pour dénoncer les violences policières contre les Noirs et les inégalités raciales aux Etats-Unis n’était en rien dirigé contre Trump. La Maison-Blanche était d’ailleurs encore occupée par Barack Obama. Mais face à l’escalade verbale du nouveau président, il s’est transformé l’espace d’un week-end en un signe de défiance à son encontre.

Et c’est sans doute en partie pour cela que les propriétaires de NFL, même ceux qui ont soutenu Trump financièrement dans sa course à la présidence, ont participé à la contestation, car le président a dépassé certaines limites.

Mais après, c’est retour à la normale ! Même si le règlement a depuis été adapté de manière à responsabiliser les joueurs à se lever lors de l’hymne national, la majorité des propriétaires d’équipes de NFL, ont invité leurs joueurs à l’honorer, sous peine de sanctions, sportives et financières. Après avoir été condamné pour sa virulence, le discours de Trump est quand même passé ! Il arrive souvent que derrière l’apparente reconnaissance d’un geste, beaucoup finissent par ne pas en valider pleinement la cause, surtout si la fibre patriotique est en jeu.

Souvenez-vous de cette image. C’est sans aucun doute la plus célèbre d’entre toutes : en 1968, aux Jeux olympiques de Mexico, après la finale du 200 m masculin, le médaillé d’or américain Tommie Smith et son compatriote John Carlos, troisième de la course prennent place sur le podium. Gantés de noir, le poing levé et la tête baissée, les deux athlètes profitent du moment où retentit l’hymne des Etats-Unis pour dénoncer la ségrégation raciale qui sévit toujours dans leur pays malgré son abrogation quatre années plus tôt par le Civil Rights Act. Leur geste, à jamais gravé dans l’histoire du sport, aura un retentissement planétaire mais ce qu’on oublie souvent de rappeler, c’est que les deux athlètes seront suspendus puis interdits de compétition à vie.

Tommie Smith - Médaille d'Or JO 1968.
Tommie Smith – Médaille d’Or JO 1968.

OBAMA N’A PAS PU.

Il faut attendre le 30 septembre 2016, soit plusieurs décennies après avoir été ignorés, pour que Tommie Smith et John Carlos soient reçus à la Maison Blanche par le président Barack Obama. C’est le genre d’initiatives que le prédécesseur de Donald Trump a multiplié durant ses huit ans à la présidence du pays, mais, je le repète, c’est aussi durant les années Obama que les événéments évoqués plus haut ont amené Colin Kaepernick à poser un genou à terre. Car pour être honnête, et malgré les promesses faites et la volonté affichée, Barack Obama n’a pas pu régler la question de la discrimination raciale. Sinon, nous n’en serions pas là aujourd’hui, et Donald Trump n’aurait sans doute pas été élu. Car Trump sait aussi qu’il y a des divisions au sein de la communauté, et également au sein de la communauté noire, et que même si un sportif médiatisé lance un mouvement, il ne sera pas suivi unanimement et la sincérité de sa démarche sera constamment remise en question. Muhammad Ali, véritable figure de proue du militantisme sportif afro-amércain, a vécu ce genre d’expériences avant de recevoir la reconnaissance. En 1967, son refus de participer à la guerre du Vietnam fut considéré par beaucoup comme un manque de patriotisme inacceptable. Il fut condamné à 5 ans de prison (qu’il évitera), déchu de ses titres et interdit de boxer pendant 3 ans et demi, avant de redevenir champion du monde en 1974 ! Aujourd’hui, Ali n’est plus là, mais son combat demeure.

MOU DU GENOU ?

Désormais aux Etats-Unis, c’est le président Donald Trump qui , tel un aimant, attire toute la contestation et force est de constater qu’il ne fait rien pour changer la donne, cherchant au contraire, comme on l’a vu, à plaire à sa base électorale. Pour beaucoup d’observateurs, si Trump n’est pas le déclencheur de ce renouveau du militantisme sportif, il en est donc le catalyseur. Sans mettre de gants, de grands noms de la NBA, LeBron James en tête, s’adressent à lui via les réseaux sociaux pour critiquer sa politique et ses choix. Titré avec les Golden State Warriors, Stephen Curry avait déjà fait savoir publiquement qu’il n’avait pas l’intention de se rendre à la Maison Blanche pour la traditionnelle visite du champion, avant même que le président himself ne retire l’invitation, insistant au passage qu’en revanche il accueillera avec plaisir le champion de NFL, les rois du hockey sur glace. Un coup de cutter supplémentaire dans cette fameuse unité nationale que Donald Trump, en tant que président, est sensé non seulement défendre mais aussi représenter. Et c’est un autre basketteur, retraité depuis avril 2016, qui résume la situation :

« Un président dont le seul nom crée la division et la colère, dont les mots inspirent la discorde et la haine, ne peut pas redonner sa grandeur à l’Amérique. »

La phrase est signée Kobe Bryant, l’ancienne star des Los Angeles Lakers. Et quand au début de ce mois d’octobre dans un podcast diffusé par le Hollywood Reporter, on lui posa la question, Kobe Bryant a affirmé qu’il s’agenouillerait durant l’hymne national s’il jouait encore.

Stephen Curry, dont on parlait à l’instant, lui joue encore, et même s’il ne porte pas le président Trump dans son coeur, le meneur des Warriors estime qu’il serait «contre-productif» pour les joueurs de NBA de suivre l’exemple de leurs homologues de NFL, en s’agenouillant pendant l’hymne américain en signe de protestation.

« Tout ce qui irait plus loin que ça serait, selon moi, contre-productif » a-t-il déclaré le 7 octobre dernier en marge d’un match de pré-saison.

TOUT UN SYMBOLE

Comme quoi, vous le voyez, chacun.e peut avoir son avis sur la question. Et sa propre interprétation sur la portée de l’acte. Et sur sa signification ! Poser un genou à terre est un geste dynamique et complexe. Les plus romantiques peuvent parfois s’y prêter pour une demande en mariage. Mais jamais pour une demande de divorce ! Certains fidèles l’observent par adoration ou humilité envers Dieu. Et les militaires l’exécutent pour prendre un bref moment de repos lors d’une mission ou pour, sur une tombe, saluer la mémoire d’un compagnon d’armes disparu. Tiens, même en foot US, « to take a knee »  fait partie du jeu ! Ou plutôt c’est un moyen d’y mettre fin ! Le quarterback s’agenouille avec la balle et joue la montre plutôt que de risquer de voir l’équipe adverse profiter de la dernière relance pour égaliser. Ce qui paraît sûr, c’est que la posture adoptée le 1e septembre 2016 par Colin Kaepernick se veut respectueuse tout en restant contestataire. Et les héritiers de Martin Luther King Jr. n’y ont pas été insensibles. Le 1e février 1965 à Selma en Alabama, MLK et d’autres militants des droits civiques, ont posé un genou a terre, le temps d’une prière, après avoir été arrêtés par la police car la manifestation n’avait pas été autorisée. Le Centre Martin Luther King nous l’a récemment rappelé sur son compte twitter avec ce message : « Beaucoup sont “davantage attachés à l’ordre qu’à la justice”, offensé par un genou à terre durant l’hymne & pas par le racisme & le lynchage moderne.»

Bernice King, la plus jeune fille du célèbre pasteur, a carrément placé les deux événements côte à côte avec là aussi un message très fort : « La véritable honte et le vrai manque de respect c’est que, des dizaines d’années après la première photo, le racisme tue toujours des gens & corrompt des systèmes. »

Voilà comment, une fois de plus, ressurgissent les images du passé pour tenter de répondre aux agissements du présent.

UN MATCH DANS LE MATCH

Car plus de cinquante ans après Martin Luther King, il est peut-être là l’impact du geste de Colin Kaepernick : assumer ses propres responsabilités et les valeurs auxquels on croit tout en invitant les autres à réfléchir. Le tout, sans violence ! Et en silence ! Mais sans jamais se résigner.

Et parmi les questions, il y a celle-ci : entre un président qui crie à l’irrespect sans mâcher ses mots, quitte à insulter des compatriotes, et des footballeurs qui dénoncent des injustices sociales et raciales, qui sont finalement les plus patriotes ?

Parmi les propositions, il pourrait y avoir celle-là : Hey, les gars, plutôt que de vouloir rendre sa grandeur à l’Amérique, si on essayait d’abord de lui permettre d’être grande.

Et c’est en s’abaissant, sans se rabaisser, ni vouloir heurter qui que ce soit, que Colin Kaepernick, un sportif professionnel, aujourd’hui au chômage, a rouvert la voie vers cette dimension-là. Et même si le président actuel des Etats-Unis y a mis son grain de fiel, même s’il dépasse souvent les limites, tout ne tourne pas autour de Donald Trump.

À une époque où, aux Etats-Unis, d’autres sportifs prétendent que la terre est plate, la prise de position de Colin Kaepernick est dite, plus humaniste, plus terre-à-terre, mais elle est aussi philosophique, spirituelle, et planètaire, et elle peut continuer à inspirer des sportifs, des sportives, ou qui que ce soit d’autres à travers le monde.

Elle peut montrer aussi qu’un sportif professionnel, même grassement payé, peut ranger son ego pour demander que l’on soit égaux devant la loi.

Il y a cinq siècles, ce n’est pas Colin Kaepernick, mais Copernic, Nicolas Copernic, qui fit sa révolution. Et il est devenu célèbre pour avoir développé et défendu la théorie de l’héliocentrisme selon laquelle le Soleil se trouve au centre de l’Univers et la Terre tourne autour de lui. Cela apporta un profond changement des points de vue scientifique, philosophique et religieux et cela entraîna une évolution qui fit passer l’humanité d’une vision d’un monde clos à un univers infini, en tout cas sans limites connues.

Nicolas Copernic
Nicolas Copernic

Et pourtant, des siècles après la mort de ce chanoine, médecin, mathématicien, économiste et astronome, des gens se déchiraient encore aux époques nationalistes pour savoir s’il était Polonais ou Allemand !  Comme quoi la bêtise aussi est “sans limites connues”.  Et quand elle est alimentée par la haine, cultivée par intérêt, tolérée par hypocrise, quand elle est source de conflit, cause de discriminations et entachée de crimes et d’injustices, il faut la combattre, sans relâche. Tout en restant sport. Car sur ce terrain-là, nous avons tou.te.s du boulot !

R.D.